vendredi 5 mai 2017

Lettre ouverte à Monsieur Macron



Cher Monsieur Macron.

C’est un électeur particulièrement déçu, et en colère, qui vous écrit aujourd’hui.

Au soir de ce 23 avril 2017, vous êtes arrivé en tête, courte mais incontestable, de ce premier tour ubuesque.
Oui, il semblerait que vous ayez effectivement convaincu les Français… Enfin, au moins 24, 01 % d’entre eux. Et même si vous avez encore la bataille du second tour à mener, vous avez là certainement de quoi être déjà très satisfait.

La grande majorité des électeurs français ne peut hélas pas en dire autant. Et pas seulement parce que leurs candidats, quels qu’ils soient, ne se sont pas qualifiés pour le second tour.
Non. Au second tour, vous faisant face, avec un score très légèrement inférieur au votre, c’est Marine Le Pen que l’on retrouve.

Alors aujourd’hui, comme en 2002, le Front National est aux portes de l’Elysée. Aujourd’hui, encore une fois, l’extrême droite est en position de l’emporter, et Marine Le Pen, fière héritière de son père, de devenir notre nouvelle Présidente de la République.
Alors aujourd’hui, comme en 2002, on nous appelle à faire barrage. On nous demande, de nouveau, de voter massivement pour l’autre candidat, donc pour vous, afin d’empêcher un parti à l’idéologie fasciste de s’emparer du pouvoir.

Quoi de plus naturel ? Oui, bien sûr ! Le Front National ne doit en aucun cas passer. Il faut les en empêcher. Pour quiconque étant un minimum attaché aux principes de la République (Liberté, Egalité, Fraternité, s’il faut vraiment les rappeler…), c’est juste une évidence. Quoique…

Quoique, depuis 2002, les choses ont bien changé…

A commencer par Le Front National lui-même.
En effet, en quinze années, ce parti d’extrême droite semble être devenu tout à fait fréquentable. Incroyable, n’est ce pas ?

Le Front National n’est plus porté par son seul socle d’électeurs historiques, fermement partisans de son programme et de ses immondes idées.
L’opération de dédiabolisation, qui ne s’apparente pourtant qu’à un vulgaire, mais habile, ravalement de façade, semble avoir fonctionné.
A force de grands mots, de grandes phrases, de disputes familiales surmédiatisées, de formulations obscures et de reformulations nébuleuses, Marine Le Pen et ses communicants ont réussi l’impensable : faire oublier les origines historiques du parti (à la base, organe électoral du mouvement néo-fasciste Ordre Nouveau, tout de même…), et faire croire à un grand nombre de Français qu’elle n’était en rien la même personne que son père, et ne défendait pas les mêmes idées.

Ne serait-ce que sa récente sortie concernant la responsabilité de la France dans le Vél d’Hiv, ou la « polémique » actuelle concernant les propos négationnistes de Jean-François Jalkh, nous confirment pourtant magnifiquement le contraire.
Mais le fait est que cette opération de dédiabolisation est une inexplicable réussite, et que pour beaucoup de Français, le Front National de Marine Le Pen est bien plus respectable que le Front National de Jean-Marie Le Pen.

Et donc ils sont là, au second tour. Face à vous, M. Macron.

Et donc, à présent, comme en 2002, c’est le défilé des donneurs de leçons.
Les garants de la morale politique exhortent le peuple à voter massivement contre le Front National. Ils nous appellent à dresser le fameux Front Républicain.

Mais, avez-vous remarqué ? L’envie n’y est plus…

C’est fou ça ! Les fascistes arrivent en courant, et on dirait que finalement, bien peu de personnes veuillent effectivement les empêcher de passer et de tout saccager.
Comment cela se fait-il ?

A cette question, je peux apporter au moins une réponse. Une réponse qui, je crois, exprimera le malaise que ressentent beaucoup de gens.

Nous ne sommes pas des pions.

Nous ne voulons pas être des pions.

Nous refusons d’être les victimes d’un lamentable calcul politique. Car c’est ce qu’est devenu le Front Républicain. Un calcul. Un levier.

Messieurs Hollande, Valls, et tous ceux qui vous soutiennent tout en se réclamant « de gauche », se frottent doucement les mains, un rictus de satisfaction au coin des lèvres.

Ils ont sabordé les primaires, au mépris le plus total de leurs électeurs (qui avaient pourtant été jusqu’à payer pour pouvoir s’exprimer !).
Ils n'ont aucunement soutenu Benoit Hamon, pour lui faire payer une fronde pourtant bien légitime. Ils l’ont qualifié de traître, lui qui, bien au contraire, a essayé de toutes ses forces de redonner du sens aux luttes que son parti était sensé mener. Saluons-le ici pour son courage. Sa campagne a été loin d’être facile.
Ils ont littéralement poignardé celui qui aurait du être le candidat naturel de leur parti, le défenseur de leurs valeurs.
Ce faisant, ils ont piétiné la démocratie, tout en sachant pertinemment que le fameux Front Républicain anti Front National achèverait de vous faire entrer à l’Élysée. Vous, leur poulain dès le début.

Leurs politiques, leurs trahisons (car ce sont bien eux les traîtres, il n’y a pas à en douter un instant !), ont créé, en toute conscience de cause et de conséquences, une telle situation.
Ils portent aussi leur part de responsabilité dans la montée du Front National. Le bilan de quinze années désastreuses de chiraquisme, sarkozysme, et hollandisme, dans la continuité duquel, malgré tous vos grands mots, vous ne faites que vous inscrire.

Leurs politiques ont contribué à la résurgence et à la banalisation des  « idées » défendues par Marine Le Pen et son parti. Qu’on se souvienne, par exemple, de la grande violence des discours de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne de 2012, ou des reculades incessantes de François Hollande, qui devait être le candidat de la renégociation européenne, et de la lutte contre cet ennemi invisible, la Finance. Un ennemi aujourd’hui bien visible pourtant, à travers vous et la grande majorité de vos soutiens.

Non contents de porter une partie de la responsabilité de la présence du Front National au second tour, ils se permettent de nous faire la leçon. De nous traiter d’irresponsables. Parce que nous serions réticents à vous apporter notre voix. Parce que nous serions réticents à voter pour vous, un candidat dont le programme est à l'opposé de nos idéaux.

Ce faisant, ils instrumentalisent le Front Républicain, et le réel sentiment de rejet que provoque encore le Front National chez la majorité des électeurs.
C'est révoltant. C'est puant. Et aujourd'hui, beaucoup de citoyens, se sentant manipulés, n’ont aucune envie de leur apporter une telle satisfaction.

Il faut bien en avoir conscience, les véritables architectes de ce dévoiement, ce sont ces politiciens qui parient de manière irresponsable sur la dynamique du Front Républicain. Et non les milliers d’électeurs, dont l’aversion pour le Front National n’est certainement pas à remettre en question.

Nous rejetons violemment, et sans partage, Marine Le Pen, le Front National, et leur idéologie répugnante.
Mais nous rejetons également de toutes nos forces l’instrumentalisation scandaleuse dont nous sommes actuellement les victimes.

Voilà pourquoi le Front Républicain a tant perdu de sa superbe, de son naturel, de sa spontanéité…
Voilà pourquoi il n’est pas évident du tout que, le 7 mai prochain, vous arriviez en tête du scrutin avec une aussi large majorité que M. Chirac en 2002.

En ce qui me concerne, peut être, une fois ma colère et ma douleur passées, le ferai - je finalement, ce fameux barrage, le 7 mai. En essayant de ne pas penser à vous, ou à M. Hollande et consorts, certainement rigolards dans leurs salons de velours.
Peut-être... Mais ça se jouera très certainement de peu. Dans l’isoloir. Au tout dernier moment. Face à face avec ma propre conscience.

En tous cas, M. Macron, sachez le : si jamais je venais à déposer un bulletin à votre nom dans l’urne, ce ne sera certainement pas par adhésion à votre programme, lui aussi destructeur.

Non, je n’adhère pas à votre vision libérale du monde, qui a, au contraire, plus que jamais besoin de solidarité et d’entraide.
Non, je n’adhère pas à votre projet de changement du code du travail, qui donnera toujours plus de pouvoirs au patronat, et affaiblira encore des employés manquant déjà bien souvent de recours pour se défendre.
Non, je n’adhère pas à votre vision romantique de l’entreprise, que vous admirez au point d’en reprendre le vocabulaire, et de faire ressembler votre mouvement à une start’up « super cool » du monde politique, avec ses community managers et ses helpers avides de feedbacks.

Non, si je finis, le 7 mai, par voter pour vous, ce ne sera pas par adhésion à votre programme, qui n’est rien d’autre que la continuité, mais plus violente, plus pressante, des cinq années  que vient de passer M. Hollande à l’Elysée.

Non, si je viens à VOTER POUR vous, ce ne sera que pour VOTER CONTRE le Front National.

Non, même si vous êtes élu, sachez le, M. Macron,  vous ne serez pas mon Président.

Cordialement.

5 commentaires:

  1. Merci d'avoir pris le temps de trouver les mots, ces mots qui me manquent, qui nous manquent souvent, et merci de les partager !

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  2. Emmanuel Macron n'est pas anglais: pourquoi l'appelez-vous "Mister Macron" à tout bout de champ ?

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    1. En effet, il s'agît bien de la contraction de "Mister", et non de "Monsieur". Je corrige de suite. Merci de votre remarque.

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  3. Mais Mister Macron nous vient tout droit de l'ultra libéralisme anglo-saxon, n'est-il pas !!?
    Ne lui retirons pas son statut occidental de porte-coton des marchés à Picsou.....

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  4. Ce vote captif, finement analysé par J.P. , nous contraindrait à choisir entre deux extrême droites. Une historique et fasciste, l'autre ultra libérale au capitalisme exacerbé. Je ne voterai donc pas entre la peste bubonique et un choléra fulgurant.
    Mitterand aura plumé la volaille communiste, Hollande aura terminé le boulot en sabordant son propre parti, La manœuvre vient de loin et pue les revenchards. Au bal des faux- nez les socialos font flores..
    La conscience apaisée, j'irai faire tamponner ma carte électoral en passant à coté de l'isoloir.

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